2006 - 2014



photo: Colt Sivers

Après avoir échangé quelques idées avec Cap d'Origine 
sur mon dernier volume LIGNE 6
Je lui ai demandé de me poser des questions afin de les publier
et de renouer avec le temps où il le faisait quasiment à chaque nouvelle publication graffalife.






Sous la place d'Italie.
 A droite, les voies de la ligne 6, à gauche la voie de garage de Corvisart, 
au fond à gauche, les voies de garage de Place d'Italie, 
l’accès aux ateliers de la ligne 6 et à la station terminus Place d'Italie ligne 5.






1/Puisque tu en parles: 
est-ce que Merle avait regardé les vidéos que tu avais de la ligne 6? 
Était-il intrigué par cet archivage compulsif bien loin de l'image vandale-débile qu'il devait avoir au début des enquêtes? Quel regard avait-il sur l'aspect "culture" du graffiti?

Pour resituer, j’explique dans le livre qu’en compagnie de TRANE je me suis rendu sur les voies (extérieures) de la ligne 6 entre place d’It’ et quai de la gare. 
Lui voulait tagguer et je voulais shooter un maximum de vieux tags.
C’était la nuit et je ne voulais pas attirer l’attention sur nous avec le flash de mon appareil photo, j’ai donc opté pour la caméra mini dv en mode night shot. Ce n’est pas idéal dans le sens où ça ne retranscrit pas la réalité au niveau des couleurs… mais tu as le tag. 
On est à la fin du printemps 2002, quelques jours plus tard, le commandant Merle et sa brigade (GDN) passent à l’action pour leur dernier coup de filet de la grosse enquête anti tags mandatée par le parquet de Versailles (d’après eux, arrêter le groupe UV, c’était la cerise sur le gâteau), la police trouve ces deux k7 mini DV chez un pote à moi (peut-être chez sa sœur). Elles sont donc perdues entre les mains de la police et de la justice.

Pour répondre à ta question, Je ne pense pas que Merle les regardait en personne, il les faisait visionner par des subalternes, leur demandant de trouver des actions compromettantes, où l’on verrait un visage dessinant clairement un tag ou un graff, ils cherchaient des preuves. Pour lui il ne s’agissait que d’images de « vandalisme débile » comme tu le dis. Il lui était impossible d’envisager qu’il s’agisse d’une culture. Lui arrivait là avec tout son vécu, tout ce qui a fait de lui un « keuf », des images de tags 
c’est juste du tag.

J’ai été perquisitionné deux fois par GDN à six mois d’intervalle. J’étais sous contrôle judiciaire, j’avais l’interdiction de prendre les transports en commun… 
je le faisais quand même, et je prenais toujours plus de photos. 
Lors de la deuxième perquis’ les policiers ont trouvé deux ou trois pochettes de photos d’intérieurs de trains de Saint Laz’ quasiment que des graffitis de mecs de cité (ex : Mantes baise Chanteloup /  Djams le boss / Argenteuil nique tout le monde / des insultes envers Chirac, Sarko, la police… le tout agrémenté de personnages fumant des joints, mêlé à des armes, des sigles, des logos de marques de sport). 
Une policière me parlant de ces clichés, me dit : « vous prenez ça en photo parce que ce sont des violents ? ». Ensuite, la juge d’instruction Pascale Belin regardant ces photos m’a aussi fait une remarque, quelque chose comme: "c'est vraiment moche!", j''avais répliqué: "je trouve ça très beau!". 
Ce sont des gens terre à terre, qui voient les choses tellement simplement, le bien/ le mal, le blanc/ le noir… aucune nuance… il leur était impossible de penser qu’il y avait une démarche de témoignage envers un phénomène social qui amène un résultat graphique agressif sur un support au départ inapproprié, mais au final évident parce qu’une partie de la banlieue est susceptible de le voir en empruntant ces transports en commun.
La policière n’avait à mon avis aucune culture artistique et la juge avait comme acquis ce qu’on lui avait enseigné à l’école, ce qui se transmet dans les familles aisées et ce qu’il y a dans les grands musées. En gros, l’art classique séculaire.
Ou pour le graffiti, les beaux murs autorisés c’est de l’art et les trains c’est illégal.
J’ai cru comprendre que Merle avait un peu évolué dans sa vision de l’aspect culture.

Pourquoi n’y a-t-il que très peu d’initiatives «historiques» en France, 
comparativement à d’autres pays? 
Hormis Karim, toi, moi dans une moindre mesure, nous n’avons pas vraiment «d’historiens» à mon goût, et pas de livre-étalon retraçant l’histoire 
(ou les histoires) du graffiti en France...
Kapital étant pour moi un instantané de l’époque, 
Paris Tonkar bien trop court et orienté, etc. 
Le livre de COMER (j’en remets pas une couche mais sinon il va dire qu’on le boycotte) étant trop fourre-tout et pas assez légendé et il n’y a pas assez d’anecdotes. Dommage car beaucoup beaucoup de photos de malades...

Sûrement, parce que c’est un mouvement trop jeune. Mais on y vient, les initiatives se multiplient. Descente Interdite est un très bon point de départ pour retracer l’histoire sur le métro de Paris. Paris Tonkar est le premier, et pour le coup, il est un très bon instantané du mouvement à la fin des années 80, tout début 90. Quand il est sorti (fin 1991) j’étais un gamin et j’ai adoré ce livre, puis avec le temps, je l’ai boudé, je l’ai critiqué, mais au final, je l’adore, il représente et documente une partie du mouvement à l’époque, les photos sont superbes… Paris City a le mérite de nous montrer des photos à partir desquelles on peut recouper des informations et continuer les recherches. Mes livres sont une vraie base de travail pour quiconque souhaite entreprendre un travail de recherche sur le graffiti tel qu’il a existé à Paris à la fin du XXème siècle.     



2/As-tu développé les pellicules à l'époque ou plus récemment? 
Je ne sais plus si tu en parles dans l'une des intros de tes livres...

Je les ai faites développer de suite, j’ai toujours fait ça, trop impatient de voir le résultat. 
Peu de temps après, je suis allé en montrer certaine à Psyckose (Nolimit) au festival Kosmoplite à Bagnolet. Celles des tags IRATO, j’avais (je l’ai tjrs) un livre Allemand sur le graff à Paris, dans lequel il dressait une liste de ses groupes, dont IRATO (la colère). 
Quand j’ai vu ces tags, le schtroumpf et « la roue de la fortune », j’ai tout de suite fait le rapprochement avec Psy, j’ai saisi l’occasion de lui en parler, il avait halluciné sur les photos et m’avait raconté l’anecdote : « Chanmé ! Tu me ramènes loin en arrière... J'me souviens plus bien,  dans mon souvenir c'était le jour de mon birthday (1987) avec Irato mon partner de l'époque, Soesm et Smook des DMC, il y avait peut-être quelqu'un d'autre, c'est vague.... C'était sur crève, Soesm voulait faire un top to bottom en chrome, et au moment de faire ses contours alors qu'on avait juste fini, on s'est fait courser.... résultat des courses quand le métro est sorti le wagon était tout chrome.... 
lui trop dég et nous mdr... »


3/Est-ce que tu aurais voulu récupérer des portes, bouts de mur, pour avoir "une" trace, une seule, de tel ou tel nom, autre que BANDO ou BOXER, qui, d'après le peu que je connais de toi, ne sont pas dans ton "hall of fame" personnel?

L’idée de récupérer du mobilier urbain, pour sauver une infime partie de l’histoire du graffiti, m’est venu à la fin des années 90. À force de regarder dans les tunnels depuis le métro, je me suis dit que certains tags étaient faits sur des boitiers en plastique. Il y en avait sur toutes les lignes, mais dans un premier temps je l’avais vu sur la ligne 12. Entre Saint Lazare et Montpar’, il y avait des tags POSER VEP, d’autres avec du DEGRE, du GALER, du TAP (AREM, BRACK…)… le tout en très bon état de conservation. 
Le quotidien, la survie, ma propre activité de graffeur…. 
Tout ça a fait que je n’ai rien récupérer sur la 12. 
Et j’ai laissé traîner cette idée. Au final, je l’ai très peu fait, je le regrette amèrement.
Mais je ne peux pas vraiment répondre à ta question, j’aurais voulu sauver tellement de tags (graffs) au moins en photo alors en vrai oui, évidement.

Pour BANDO et BOXER, je respecte car ils ont ouvert la voie, ils font partie de l’histoire, et sont les premiers tags que j’ai vu en montant sur Paris étant petit. J’entendais dire que BOXER était recherché par la police, les premiers mythes.
Et niveaux style il n’y rien à dire, ils assuraient. 
En tag pour les deux et en graff BANDO était un tueur, c’est incontestable.
Ce qui me gêne chez BANDO c’est qu’il avait accès à l’histoire du graffiti à NYC (le pack complet) et qu’ici il a peint sur les quai de Seine, 
ce n’est pas un décalage ni un fossé, c’est le grand rift. 
Quand on voit qu’à Stockholm, Copenhague et en particulier à Londres, 
les scènes trains se développaient. 
En 1985, CHINTZ faisait ses premier S.trains à Dortmund. 
Ici, on nous dit : « ça ne sortait pas… ». Cette simple explication ne me satisfait pas, surtout que dans Descente interdite, on peut voir un SQUAT / SIGN ou encore un DEESIGN de Colt en circulation sur la 2, ou OCEN nous raconte que son métro avec MAES a tourné une semaine en 1988, toujours sur la ligne 2.
Il y a aussi cette anecdote de SHEEK, lu je ne sais plus où, peut être entendu en direct. Les TCG faisaient le  dépôt de Chatillon-Montrouge de nuit, et avant de rentrer chez eux le matin, attendaient leurs métros à Place de Clichy. Ils ne faisaient que des tags, mais ça aurait été des flops remplis ou des graffs, c’était pareil. Après oui ça ne tournait pas des mois voire des années comme à NYC, mais ça se gagne petit à petit. C’est ce qui s’est passé en 1991, les quelques graffs fait sur la 7 pouvaient tourner plusieurs mois.

Je n’ai pas de Hall of fame perso, j’aime et respecte tout ce qui a été fait avant moi, avec des préférences aléatoires pour tels ou tels tags ou pièces. Je fais aussi une vraie distinction entre ce qu’a fait un taggeur (« son œuvre ») et qui il est, 
l’humain m’intéresse très peu finalement. 
J’aime bien savoir qui est qui, d’où vient telle personne, fils d’ouvrier ou de ministre, ça me donne des indications, mais je ne veux pas rencontrer directement les gars.

Tu dis que tu ne veux pas connaître «humainement» les guertas, et tu as bien raison, mais en même temps tu as la dent dure, à raison, envers BANDO. 
Si tu n’avais pas connu son background aurais-tu émis la même critique à propos de son choix de privilégier les murs?

On sait tous qui il est. La question est : 
s’il avait été fils d’ouvrier est ce que je lui en aurais voulu ? 
Sûrement moins, ce que je vois c’est que COLT (je ne sais pas si ses parents sont pauvres ou riches) s’est bien plus prêté au jeu du métro. Même si lui dit que ce qu’il a fait sur métro est anecdotique, et que le résultat n’est pas terrible (moi je trouve le résultat génial).

4/Dans le livre, j'ai été tellement impressionné par certains guetas, des GEO, SKOF, OREL, on s'envoyait des textos avec un ami-esthète du tag comme moi pour s'échanger des "poooooh!" et des "rohlalaaaaaa!" suite à nos lectures respectives! J'me souviens avoir lu dans l'itw d'un guerta de l'époque(dans DI sûrement) qu'il "gardait" deux mauvaises bombes, des couleurs pas terribles ou des marques un peu pourries, pour les guetas au retour du dépôt ou pour après "la pièce". SLEEK (celui de Lille) me disait ça aussi, qu'ils utilisaient les Marabu et les Krylon (les anciennes) pour les graffs et tout le reste pour les tags. Bref, ce paradoxe est marrant, parce qu’ autant la plupart des graffs de cartonneurs comme DEGRÉ ou NAXT n'ont rien de transcendant, autant leurs tags sont parfaits. Qu'est-ce qui explique cela avec 20-25 ans de recul?

Je ne sais pas pourquoi à Paris tant de pratiquant était seulement taggueur et non graffeur. Et pourquoi les tags étaient presque tous hyper stylés, même dans la simplicité.
Les taggeurs qui s’essayaient au graff, c’était souvent pour faire leur tag en gros, des lettres bâtons qui ressemblaient à leurs tags.
Et qu’est ce qui a pu amener la rupture après 1993 au niveau du style. 
Les générations suivantes avaient perdu le fil du style.
Je ne sais pas si d’autres villes ont vraiment eu toute une génération de taggeurs, 
à part Sào Paulo et ses pixadors.
Ce qui est sûr à Paris, c’est qu’il y a eu dès le départ deux courants.
L’école terrain vague (Louvre/Stalingrad…) et l’école tags, dans la rue, le métro… 
en gros les BBC et les TCG.
Un des rares à avoir fait les deux c’est BANDO, qui a "fait du vandale » certes, mais au final, la plupart des pièces que l’on connait de lui son faite à Stalingrad.

Tu exagères là non? Il avait quand même fait une sacrée quantité d’argent-noir non?

Je n’ai pas dit qu’il n’en a pas beaucoup fait. Mais que les peintures que l’on connait de lui et qui l’on rendu célèbre sont celles faites à Stalingrad (murs intérieurs et coté rue). J’ai posé des guillemets à vandale, non pas pour dire que BANDO aurait fait du faux vandale, mais pour l’expression « faire du vandale » qui au final ne veut pas dire grand-chose, surtout entre 85 et 87 (tu noteras que j’ai déplacé le guillemet). 

Après, il y en a d’autre, comme DARCO qui faisait des pièces couleurs sur les voies ferrées. COLT faisait des lettrages mortels dans le métro, tunnels et rames. SAN faisait aussi des bêtes de lettrages sur les voies. 
A l’inverse OENO, qui a commencé par le « tag pure » à l’encre sur métro, s’est pris au jeu des pièces sur les rames et pour moi, il a amené ça au top, lettrages personnels et travaillés agrémentés de personnages de Vaughn Bode. Pour ses lettrages, il est parti de de la forme de ses propres tags et s’est servi instinctivement des codes de SUBWAY ART : nuage, 3D, étoiles, personnages. 
Au final avec le Louvre, il signe le coup le plus médiatisé du graffiti en France.
On pourrait en parler des heures.
Pour le style des tags et ces évolutions, on peut remarquer et comparer 
dans le volume 1 graffalife (Tunnel Nation Vincennes), 
les différences de styles  entre CLICK et RECK.
CLICK dont les tags sont magnifique est passé en 1992, il utilisait encore les anciens styles que j’appel : « style CAS » (parce que je viens du 95 et c’est eux que l’on voyait le plus dans ce coin). En fait ces styles viennent des TCG plus précisément 
de Kaze, des grandes formes, des bouclettes… 
Et RECK qui est passé en 1991, avait déjà le « style parisien » beaucoup plus épuré, tout simple mais tout aussi beau. CLICK a arrêté le graffiti peu de temps après, RECK a continué encore des années. 
Neandertal contre Sapiens.

Une question qui se rapproche de celle concernant les livres et l’histoire, comment se fait-il qu’en France la première génération et la suivante arrête aussi vite? Je pense à Unlike U, le dvd, où tu vois sous chaque blaze pendant les itws «25 years of train-painting», «20 years of subway-painting», etc.

c'est surement dû à la médiatisation des arrestations suite aux Louvres, les rumeurs, dont celles qui disait la vie d’untel est foutu à cause des amendes… les campagnes anti-tags de la RATP, plastifications des rames, maîtres-chiens… aussi le fait que les mecs n’étaient justement que des taggueurs et ne faire que des tags, au bout d’un moment on s’en lasse…(?)

5/Quelle atmosphère régnait ce jour-là? Tu n'as pas croisé d'autres graffeurs? Les grèves ce n’était pas (plus?) la course aux dépôts?

La course au dépôt pendant les grèves, pour moi c’était en 1995.
Entre 1993 et 1995, j’ai passé trois ans dans le métro. J’étais attiré par cet univers souterrain, mystérieux et inaccessible. J’ai appris à connaitre le réseau, les tunnels, les biffures, les dépôts… (Avec quelques autres passionnés, notamment FIZZ, 
ORSE puis SEZAM).
A cette période, je ne pensais qu’à peindre, mon plaisir personnel ne passait que par le fait de peindre. Et le moment pendant lequel on pose de la peinture sur le métro n’est que l’aboutissement d’un long processus, trouver des bombes, « repérer » des plans ou au moins réfléchir à quel plan serait accessible (car on y allait souvent directement sans repérage), à quelle heure, et surtout trouver des nouveaux plans et ce n’est pas ce qui manque sur le réseau RATP.

Bien sûr, quand on tombait sur des vieux tags DISTUR dans une trappe d’Invalide, on était impressionné et on respectait le fait qu’il soit passé avant nous, 
on kiffait aussi et surtout les styles.
Un autre exemple, pendant la grève de décembre 1995, avec FIZZ et FREZ on a fait Créteil l’Echât / Maison-Alfort les Juilliotes. J’ai eu le réflexe de prendre en photo le dessous de pont, il y avait entre autres des tags de DEE NASTY et WEBO qui dataient de leurs whole-car « joyeux noël » (décembre 1984).
Ça me fait penser que pendant ces trois semaines de décembre 1995, les voies extérieures de la ligne 2 (Barbes/Jaurès) étaient accessible et il restait tous les vieux de tags, la crème du tag parisien de la fin des années 80 début 90 (shit !).

A la fin des années 90, quand j’ai commencé à prendre beaucoup de photos, je prenais autant de plaisir à arpenter des tunnels entier sans tagguer, 
en ne prenant que des photos. 
En 2003, j’avais bien moins faim de métro, quand j’entendais grève 
je pensais plus photos que métros.
Pour en revenir à ce jour précis, j’étais d’abord tout excité d’avoir eu cette idée. Et entre le temps où j’ai eu l’étincelle le matin devant le flash info d’M6 qui annonce une grève totale sur la ligne 6. Et le moment où je me gare au pied de la station Chevaleret, je savais que j’allais faire quelque chose de spécial. Puis l’idée se concrétise quand je saute les grandes grilles qui la protègent. Quand je monte les escalators à l’arrêt, je touche au but et Je me retrouve sur le quai de la station. Je suis seul, comme dans un monde parallèle, ça n’a pas de prix, être diffèrent, allé à contre-courant. Je descends sur les voies en direction de quai de la gare et je commence à shooter. Le seul souci était que les voies sont constamment sous les fenêtres d’habitations. 
Un riverain méfiant aurait pu appeler la police, mais j’ai faits ça calmement, si quelqu’un m’a vu faire, il a dû se dire : « tiens un photographe ! ».
Je n’ai croisé aucun autre graffeur, aucun agent RATP, aucun clochard, personne. 
Les jours comme ça, je suis comme hypnotisé, un genre de somnambulisme. 
Avec le recul, je me vois comme téléguidé par quelqu’un d’autre tellement c'était évident et facile.

Je vois exactement de quel état tu parles, ça m’arrivait souvent à l’époque de mon blog, quand je tombais sur un spot de dingue, j’étais ailleurs pendant une heure...des gens auraient pu s’ouvrir les veines à côté d’moi, j’en aurais rien eu à foutre! Mais c’est à double tranchant, parce qu’après j’étais comme «asservi» par mon appareil photo, ma soif d’archiver et le plaisir de savoir que le soir même mes «lecteurs» allaient kiffer...je ne m’attardais plus sur ce que je prenais, juste je le prenais, comme un de ces cons de jeunes qui filment le concert avec son I-Phone au lieu de le regarder en vrai. C’est pour ça aussi qu’j’ai mis un frein à mon activité de «photo-reporter».

Pour ce coup précis, je préfère avoir pris ces 500 photos, plutôt que m’être extasié devant chaque tag, c’est vrai que j’enchaînais un peu trop vite, à tel point que je me retrouve avec pas mal de photos floues. J’aurais dû être encore plus posé et shooté proprement chaque tag. Ça c’est le manque d’expérience en tant que photographe, aussi le fait d’imaginer le parcours assez long, surtout dans ces conditions et la somme de tags à prendre en photos, je n’avais pas envie de traîner
cette chance ne se représenterait pas. 

Pour ce qui est de croiser d’autre graffeurs qui cherchaient des métros, 
on est en 2003, la brigade de gare du nord est encore très active 
et le milieu vandale parisien est en souffrance.
J’ai quand même halluciné sur les métros de place d’Italie (Ligne 5 et Ligne 6), 
que je peignais avec mes partenaires cité plus haut en 1994/95, 
mais à l’autre bout, coté Campo-Formio.
J’y suis retourné le lendemain entre midi et deux, avec TRANE, BABS, OREL et SLICE. 
On a peint un métro de la ligne 5, mais le trafic avait repris, c’était moins beau que le jour précédant, alors qu’il n’y avait aucun bruit. 
La magie était partie.


6/Tu édites à 100 exemplaires, est-ce que c'est le nombre de gens réellement passionnés en France par le tag? Parce que pour moi c'est le genre de livre que tu es o-bli-gé d'avoir si tu te dis passionné de tags.

Des passionnés de tags en France il y en a plus que 100, mais combien sont prêts à acheter un livre sur les tags, qui plus est chez graffalife ?
J’ai sorti trois premiers volumes en novembre 2011, 
les volumes 1 et 3 à 200 ex et le 2 à 300 ex. 
L’idée des trois volumes d’un coup m’a été soufflée par YOME, 
et le nombre d’exemplaire était lié au budget. 
En janvier presque tout était parti, le buzz « RAP sort trois livres ! » à bien fonctionné.
J’ai ensuite sorti trop rapidement le volume 4 sur les trains bleus de PSL et je me suis emporté, j’en ai fait imprimé 800, deux ans et demi plus tard, 
il m’en reste encore la moitié. 
Une partie des acheteurs des trois premiers volumes n’est jamais revenu. 
Ils n’ont pas aimé le format, peut-être la façon dont les sujets sont traités. 
J’ai entendu des critiques sur le fait que les volumes soient trop fins (genre de magasine). 
D’autres ont vraiment accrochés et reviennent à tous les coups, ça me rassure, encore d’autre arrivent en cour de route et achètent toute la collec’. 
Ensuite les volumes 5,6,7, 500 ex chacun, il m’en reste encore pas mal. Je sais que dans le temps, ils partiront mais en attendant il faut les stocker et ça prend de la place. 
Alors pour les derniers, GDN et RER C, j’ai tiré à 200 et il ne me reste que quelques exemplaires de chaque.  
Je n’ai plus à stocker et ça rend l’objet encore plus rare. 
En tirer moins m’évite aussi de pénaliser les lecteurs fidèles qui ont acheté PSL BLEUS ou TMv1 22€, alors qu' aujourd’hui je les brade 10€ à perte.
Pour ceux qui critiquaient la taille des premiers, il me semble que les volumes 8 et 9  (200 et 300 pages) n’ont rien à envier à une bonne partie de ce qui sort…. Il y a tellement de publications sur le graffiti, Il y a du bon et du moins bon et 
c’est dur de suivre financièrement. 
Ce qui est sûr, c’est que les miennes sont hyper originales. 
Quand ils achètent un livre de graff, les gens veulent en avoir pour leurs argent, ils cherchent des livres avec un maximum de pièces, avec mon volume sur le RER C 
ils n’ont pas été dessus. 
Le dernier est complètement diffèrent, je le vois plus comme un livre de photos qu’un livre de graff, même si ça ne veut rien dire, car le RER C aussi est un vrai livre de photos. La mise en page met en valeur les plus beaux clichés, j’y ai juste intégré pas mal de pages de vignettes pour que les lecteurs en ai pour leurs argents et aussi pour tout montrer. J’ai fait pareil pour LIGNE 6, les plus belles photos en pleine page et des vignettes pour profiter des tags qui sont sur des photos moins intéressantes. 
Au départ, je partais pour shooter des tags, à l’arrivé je me retrouve avec des photos magnifiques sur lesquelles il y a des tags. Je sais que ce genre de sujet et plus dur à appréhender. D’où l’idée d’attirer de nouveaux lecteurs via un site de crowd-founding, j’ai créé un compte, préparer mon sujet, droit et sec à mon habitude, sans fioriture. J’ai reçu un mail tellement formaté de l’équipe du site qui me demandait d’amélioré mon truc en mettant des photos de moi et autre conneries pleins de sourires… j’ai arrêté direct. 
Donc 100, c’est ce que je pense vendre dans un laps de temps assez court, pour ne pas stocker trop longtemps, tant mieux pour ceux qui ont compris qu’il est indispensable.

Tu ne penses pas qu’à l’heure d’Internet, de la quasi-impossibilité d’avoir des exclus à éditer, et de l’overdose de photos(ou de vidéos) il faudrait justement davantage se concentrer sur l’écrit, l’échange, le témoignage, le côté «réfléchi» du graffiti?

Tu as tout à fait raison, le web est une superbe source d’infos. Pour le graff, on se contente bien trop souvent de balancer des photos sans réelles explications… c’est bien dommage. A une époque, j’essayais de faire des petits sujets sur mon blog. Mais c’est pareil pour les livres, c’est bien beau de récupérer une tonne de photos, si ce n’est pas lié à un vrai travail de fond comme le fait Karim Boukercha, c’est dommage.


7/Est-ce que tu as remarqué un changement dans les styles de tags par chez toi depuis la sortie de tes livres et de Descente Interdite? Par chez moi c'est très très flagrant, on sait qui a acheté quoi et qui a bloqué sur quelles pages!

Je vie à Lyon, ici très peu de gens achètent mes livres, ceux qui les ont, ont gardé leurs styles. Un nombre bien plus important doit avoir Descente interdite mais je n’ai pas vu de pompage flagrant. 
Ce qui m’avait plutôt marqué à une époque c’est quelle que soit la ville où je me rendais, il y avait des tags très inspirés par TRANE, ça oui. 
Ha ! Si dernièrement j’ai vu un panel sur TER, inspiré par Skweez et Spadze.

8/Sur ton blog tu as posté des photos de plaques métalliques parsemées de tags comme je le disais plus haut. Est-ce que tu te souviens de l'itw que j'avais publié sur mon blog de ce mec qui vendait des "bouts d'rue" sur Ebay? L'occasion fait l'larron ou tu penses comme moi qu'il faut un peu "forcer"(avec un tournevis, une disqueuse...) les choses pour garder une trace physique des "grands noms"?

Oui je m’en souviens, c’était surtout des stickers non ?
Je n’ai pas compris pourquoi il vendait sa collection ?
En tout cas il s’y connait un minimum.
Et oui il faut forcer les choses. 
La porte ou la plaque ne viendra pas toute seule dans ton box, ta cave ou ton salon.

9/J'ai cru déceler une petite pointe de nostalgie dans ton évocation de mon blog, il te manque? Comme je t'expliquais, je n'ai plus l'envie, j'ai l'impression qu'ça sert à rien, qu'on est à peine une dizaine à vraiment être à fond d'dans...même si j'avais de bons retours, des passages d'anciens totalement disparus depuis 1987 qui tombaient dessus via Google...

Je ne dirais pas qu’il me manque, mais on pouvait y trouver des itws intéressantes, on sentait la passion et surtout je pense que tu n’avais pas peur d’aller vers les gens. Dans ce milieu, on se regarde trop en chien de faïence. Peur de passer pour un suceur ou de faire de la pub aux autres… ou au contraire certains vont sucer l’évidence et (ou) toujours les mêmes. 




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http://capdorigine.blogspot.fr/2012/07/vol-larrache-darracheurs.html

http://cargocollective.com/justdoit-forpeopleto-thinkdifferent/

http://optiques.wordpress.com/

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A propos du livre LIGNE 6,

les lecteurs auront pu remarquer nombres de tags fait par dessus d'autres tags,
ce phénomène est lié au fait que tous ces tags sont fait de nuit,
les lampadaires servant à éclairer les rues sont au niveau des voies RATP,
voir même un peu en dessous, cela crée des contre jours, 
la partie des arches sur laquelle on peut taguer se retrouve dans l'ombre, 
on y voit parfois presque rien...